L'association Mana a 10 ans
Claire Mestre*
Faire le bilan de 10 ans d’action associative c’est aussi avoir la volonté de participer à la production de pratiques et de représentations sociales non simplistes. Ces pratiques encouragent de nouvelles formes de citoyenneté qui respecte les valeurs de la République sans écorner le soin de la différence. Cette production se heurte à des enjeux de société importants et fait face à des paradoxes, qu’il ne s’agit pas d’effacer.
Les activités de Mana prennent forme au sein d’un espace conflictuel : entre une forte attente marquée d’ambivalence des professionnels en terme « d’intégration » et d’accueil, une attente également des institutionnels qui sont en prise avec des migrants, la critique parfois moralisante de « spécialistes », et le parti pris d’une politique qui ne se préoccupe que des flux migratoires (même si la lutte contre les discriminations fait l’objet désormais et récemment d’une forte volonté étatique).
10 ans de parcours m’ont d’abord convaincue de la légitimité d’une alliance qui s’avère dynamique et en même temps garante de stabilité ; l’alliance entre l’institution et l’associatif. Je rappelle que Mana a son siège dans l’hôpital et que son équipe est hospitalière et associative. L’ancrage hospitalier procure légitimité et reconnaissance, l’associatif permet le respect d’une dynamique liée à l’initiative et l’adaptation à des données nouvelles. Ainsi par exemple notre public a beaucoup évolué et nous avons du accueillir un public nouveau par ses trajets migratoires (venant de l’Europe de l’est) et nouveaux dans ses problématiques (celle notamment de la question traumatique). Si l’institution assure la stabilité, l’associatif contraint aussi l’institution à innover, comme par exemple prendre en compte la question linguistique dans le soin.
La consultation transculturelle
Je rappellerai brièvement ce qu’est la méthode complémentariste du soin transculturel : l’utilisation complémentaire et non simultanée d’au moins deux références : la psychanalyse et l’anthropologie, selon lesquelles on peut affirmer que tout individu est doué d’un psychisme et d’une culture. L’essentiel à mes yeux est l’obligation d’articuler plusieurs niveaux de lecture, l’individuel, le social et la culture, rendant aux personnes et aux événements leur complexité. Articuler le désir et le collectif, mais aussi le social et le culturel.
Que nous a appris la clinique ?
La clinique est traversée par les questions de la société
La place de l’étranger en France est une question politique, que faisons nous de l’autre dans notre société, quelle place lui accordons nous ? C’est aussi une question philosophique : « L’Universel abstrait nous défigure » dit Edouard Glissant. Cette affirmation venue d’un philosophe martiniquais concerne aussi le soin psychique de l’autre. C’est pourquoi, il fait pratiquer de façon obligatoire le détour par une altérité qui peut nous bousculer.
La clinique est traversée par des interrogations sur la façon dont l’altérité est pensée par la République française : comment allier particularité et universalité, comment permettre à l’autre, que sa différence ne soit pas qu’excluante mais source de compétences à travers : sa langue maternelle, sa culture, ses ressources familiales.
La venue dans nos consultations des demandeurs d’asile ouvre aussi beaucoup de questions sur nos capacités à l’hospitalité, à la reconnaissance sans victimisation…
Ces questions naissent au contact de l’intimité de l’autre et elles vont animer toutes les actions que nous avons développées à partir de la consultation.
La clinique ethnopsychiatrique interroge aussi les valeurs individualistes que prône la démarche de soin et qui s’inscrit dans notre société. Vouloir articuler le psychisme et la culture, c’est concrètement établir un dispositif qui le permet. Pour nous, le meilleur est un groupe pluridisciplinaire (un patient pour un groupe thérapeutique). En effet, parler de la culture ne peut rarement se faire dans un dispositif duel qui est l’ancrage du soin médical et psychologique.
De la clinique au social
Le projet social
A partir de ce savoir-faire clinique, nous avons engagé notre réflexion et nos actions sur la formation à l’égard des professionnels, l’extension de dispositifs tels que la médiation, la prévention en matière de santé et la lutte contre la discrimination pour des publics qui semblent en difficulté du fait de leur ‘ethnicité’, de leur précarisation, et de leur difficulté face aux institutions. La démarche commune de ces actions est : aller vers l’autre singulier, le découvrir et ne pas nier ses compétences, lui faciliter ses liens aux institutions et défendre les valeurs du vivre ensemble. La clinique nous a ainsi donné une technique du « prendre soin ». D’autres données nous ont aidé pour savoir où intervenir
Les données épidémiologiques et sociologiques
La santé des migrants est pointée sur les questions très sensibles du SIDA, elle ne l’est jamais sur d’autres sujets, la question par exemple de l’exposition des travailleurs à la gravité des accidents du travail ou sur la santé des femmes et de leur bébé dans la période périnatale. Là aussi le facteur migration est très difficile à comprendre, à mesurer comme impact néfaste sur cette période des femmes migrantes. Comme pour la santé des étrangers en général, nous n’avons pas d’outil en France permettant de la mesurer simplement dans un but préventif et d’amélioration de nos pratiques. De mon expérience, on ne peut réduire la question de la santé des migrants au seul facteur de niveau socioéconomique…
Que sait-on de la santé des migrants en France ? Les résultats sont très disparates voire rares en France, au contraire des travaux qui ont été nombreux en ce qui concerne l‘école. Peu de pays ont élaboré des politiques de santé intégrées concernant les migrants et les réfugiés :
- pas de statistiques systématiques permettant de connaître la fréquences des affections (en dehors du SIDA), l’explication la plus commode en étant la crainte de la stigmatisation.
- peu de politiques de protection des migrants face aux risques professionnels (alors que certains sont très bien connus et répertoriés),
- mise en danger en France du soin des étrangers en situation irrégulière, depuis la restriction de l’AME,
Sans parler de la difficulté :
- de mettre en place des programmes de prévention accessible aux migrants,
- à encourager une véritable promotion de l’amélioration de leur santé alors qu’ils sont peu ou pas représentés politiquement et socialement,
- de tenir compte de l’accès aux soins en termes de possibilités de traduction/interprétation
- de sensibiliser les professionnels.
La santé des migrants (santé pris dans un sens large) et l’accès aux soins sont une illustration de la difficulté à penser de façon complexe la discrimination, qui existe de façon insidieuse et souvent non volontaire. On connaît désormais grâce à des études[1] que des discriminations existent, même dans nos institutions de soin. Cependant, on ne peut réduire cette question de l’accès aux soins seulement à une discrimination sociale, mais l’articuler à d’autres facteurs : culturels et historiques.
Je vais prendre comme exemple la santé des femmes et leur bébé en période périnatale : les femmes étrangères rencontrent plusieurs formes d’obstacles, celui lié aux conditions légales de leur prise en charge (AME), celles liées à des discriminations ouvertes (service privé fermé) et celles liées à des attitudes professionnelles allant du rejet ouvert à la non reconnaissance des questions de l’altérité (« elles sont silencieuses », « elles sont en difficulté mais on ne peut échanger avec elles », « elles ont des pratiques bizarres »…). Comment pouvoir évaluer ce qui est de l’ignorance et de la non-reconnaissance d’autrui ?
Dans les sciences sociales nord-américaines (Canada notamment) et désormais chez nous quelques recherches mettent en évidence que les immigrants récents ont un état de santé meilleur que les autochtones mais cet écart s’atténue avec la durée de leur séjour, jusqu’à que dans certains domaines leur santé soit plus mauvaise. Il en est ainsi de la santé des femmes étrangères et de leur bébé dans la période périnatale en France. Outre les facteurs classiques associant le niveau socio-économique, le niveau d’éducation, l’isolement…, le facteur nationalité est difficilement compréhensible. L’analyse du déterminant de l’expérience migratoire, qui en jeu, est une voie de recherche prometteuse[2] : les conditions de l’émigration et les traumatismes pré migratoires mais aussi toutes les entraves dans la migration sont déterminantes : conflits « d’accommodation » à de nouvelles normes sociales et culturelles (ce qu’on appelait acculturation), l’absence de réseau d’entraide, isolement social, la séparation d’avec les familles, les modifications du rôle des parents liés au genre, les difficultés linguistiques, la baisse du niveau social, le statut vis à vis de la citoyenneté de la pauvreté de l’accès au logement, à un travail, mais aussi la discrimination silencieuse sont autant de facteurs qui pèsent dans les parcours migratoires. Ce sont des facteurs sur lesquels la société d’accueil peut s’interroger quant à sa capacité d’accueil et d’« intégration » de l’étranger.
Apports de la clinique et démarche d’anthropologie appliquée :
Il s’agit donc pour nous chercheurs et professionnels de la santé d’identifier en quoi des facteurs conjugués culturels et sociaux, des facteurs pré migratoires, les conditions de leur accueil sont des déterminants de vulnérabilité ou au contraire de ressources et de stratégies d’intégration. Dans cette perspective, c’est bien l’interaction entre la société d’accueil et les immigrants qui est interrogée.
Ainsi nos choix d’intervenir par une action de prévention auprès des femmes migrantes dans un quartier de Bordeaux, le quartier du Lac, ont prolongé ceux de la clinique : utilisation de la langue maternelle, connaissance des populations dans leurs représentations culturelles et leurs trajets migratoires. Mais aussi conviction que les migrants sont doués de savoir et de savoir-faire en ce qui concerne leurs soins. Seulement ils ne sont pas toujours dans une situation qui leur permette de les utiliser. L’autre idée est que leur altérité nécessite reconnaissance. Il s’agit là d’une idée forte : le point de départ est l’altérité, détour pour aller vers l’universel.
Alors bien sûr le passage de la clinique à des considérations sociales est très risqué. L’exemple le plus connu est celui de Tobie Nathan se risquant à défendre l’existence de « ghettos», de parler du « mythe du métissage » propos pour lesquels il a été critiqué, et accusé de racisme. D’autres chercheurs dénoncent dans l’approche transculturelle et ethnopsychiatrique la réduction culturaliste des étrangers et des migrants, enfin une « psychologisation des désordres sociaux ». On ne peut en rester à ces arguments très réducteurs qui sous-entend une utilisation péjorative de la culture et ignore la part très active des usagers dans nos dispositifs. L’ethnopsychiatrie de tradition française a été l’un des premiers lieux en France qui a su interroger de façon complexe la place de l’autre (Mestre 2004 ; 2006).
La République et le défi citoyen : comment vivre ensemble
Forts de cette expérience associative, qui allie soins psychiques transculturels et prévention auprès des femmes migrantes dans un quartier périphérique, je voudrais poser modestement les conditions d’un « vivre ensemble » possible. Le vivre ensemble s’expérimente tout d’abord pour chacun de nous, dans l’association, dans les consultations, dans les actions. Vivre ensemble, entre femmes certes, entre hommes et femmes, avec des histoires, des formations, des cultures, des niveaux d’études différents. C’est une expérience du quotidien, écouter l’autre, l’écouter aussi sans le comprendre, partager, céder ou au contraire imposer. C’est aussi se qui se passe dans les consultations, c’est notre métier : se décentrer, habiter des univers différents.
Il s’agit aussi de nous retourner sur ce que nous sommes implicitement, de façon évidente et qui soudain, apparaît comme une identité à traduire et expliquer.
Notre universel est profondément républicain et laïc, individualiste. Notre identité française pour reprendre les termes d’un journaliste franco togolais (Claude Grunitsky) est sûre d’elle, voire opprimante. Notre rapport à l’altérité est profondément marqué par notre histoire ; colonisation et assimilation en ont été les termes les plus marquants (Nacira Guénif). Ces quelques assertions ne suffisent certes pas à dessiner l’identité française dans sa complexité ! Mais il est toujours utile de nous interroger sur ce que certains groupes (descendants d’ex colonisés par exemple) peuvent nous renvoyer (Mestre et Moro)
La confrontation avec l’autre nécessitent des pratiques, qui, traversant toutes nos actions pourraient se résumer en quelques mots : passer les frontières, traduire, interpréter, puis mettre en commun et échanger, articuler l’universel au particulier. C’est en fait une exploration culturelle et politique (au sens d’évaluation des rapports de force) des limites, des lieux de périphéries et d’échec de la citoyenneté, (au sens d’un sujet doué de raison et fort de ses droits).
Traduire : c’est transposer des mots d’une langue à l’autre, en évitant le plus possible deux pièges inévitables : la trahison et l’interprétation. Mais aussi traduire des comportements et des attitudes. D’où l’importance bien sûr des médiations linguistiques qui sont incontestablement aussi des médiations plus larges dans la mesure où elles contraignent à une position d’écoute et d’évaluation de sa position sociale. Le manque de traduction produit de la violence, mais aussi l’injustice et la mort si on accepte d’interpréter les chiffres épidémiologiques de la vulnérabilité des femmes aussi comme la présence d’espaces non traduits et donc infranchissables.
Et ce faisant passer les frontières : les frontières qui sépare l’étrangeté de l’altérité qui se décline à plusieurs niveaux, bien sûr. Tout d’abord celle de plus en plus xénophobe définie par l’Etat lui-même. Cette frontière de « l’étranger qui pose problème » introduit une cassure à l’intérieur également des étrangers qui sont installés depuis longtemps et qui ne devraient pas avoir peur. Or, la clinique nous apprend que les femmes surtout, ont peur, peur d’un rejet, peur d’un refus de leur reconnaître la part française qu’elles ont acquise au long de leur vie, peur d’être disqualifiées L’altérité est aussi celle du sexe et du genre. Les femmes, migrantes surtout, sont invisibles : invisibles car on ne connaît pas leur histoire, invisible car domestiques ou occupant des emplois peu valorisants.
Grâce aux médiations, mais aussi à l’impératif de la mixité ethnique, il est possible de produire de la fluidité dans les rapports entre les femmes, mais aussi entre les femmes et les institutions.
Les médiations autour d’un même projet la santé, permet de se découvrir mutuellement et du coup faire tomber la peur, et de mettre en commun des attentes et des projets. Ecouter l’autre dans sa différence donne envie de parler de sa propre différence, pour ensuite se rejoindre sur un certain nombre de sujets communs. Reconnaître l’autre, c’est aussi renoncer à sa supériorité et donc procéder à un échange, qui va produire du métissage.
La médiation est une dimension très importante de notre action, qui va parfois à contre courant de la pensée dominante qui veut que nous soyons égaux en droit. Cette égalité ne va pas de soi, elle ne s’acquiert pas seulement dans la volonté.
En quoi les histoires des migrants nous bousculent, en quoi nous apprennent-elles les voies possibles vers l’acceptation de la différence sans craindre de renoncer à l’universel ? Comment le détour par l’intimité et la singularité ne nous aveugle pas, mais participe de la vie, la vraie, celle qui anime les projets et les idées ? Ceux notamment de Mana dans le quartier du Lac ?
Battaglini A, Fournier M, Gravel S et al. Migration, maternité et santé : facteurs de vulnérabilité propres aux mères immigrantes à Montréal. Migrations Santé, n° 110/111 : 37 : 56.
Cognet M. « Ethnicité et santé : quelques pistes de recherche », http://www.uhb.fr/sc humaines/ceriem
Fassin D., Carde E., Ferré N., Musso-Dimitrijevic S., Un traitement inégal. Les discriminations dans l’accès aux soins. Centre de recherche sur les enjeux contemporains en santé publique, septembre 2001 (rapport d’étude du CREPS, n°5).
Guénif – Souilamas N. (dir) La république mise à nu par son immigration. Paris : La fabrique ; 2008.
Mestre C, « La psychiatrie transculturelle : un champ nécessaire et complexe », in Manuel de psychiatrie transculturelle, travail clinique, travail social, Moro MR et coll (dir), Ed. La pensée sauvage, 2004 pp. 179-196.
Mestre C. Moro MR. La France raciste ? L’autre, cliniques, cultures et sociétés ; 1(1) : 271-6.
Mestre C., Quelle place pour la clinique transculturelle dans la promotion de la diversité ? L’autre, cliniques, cultures et sociétés, Ed La pensée Sauvage, Grenoble, vol.7, n°1, 2006 : 125-128.
* Présidente de Mana, psychiatre et anthropologue
[1] Le rapport de l’équipe de Fassin et de son équipe sur ce sujet (Un traitement inégal, les discriminations dans l‘accès aux soins), permet une analyse fine de l’inégalité en matière d’accès aux soins : la loi rend possible le soin à toute personne quelque soit son origine, sa situation administrative (ce qui n’est en réalité plus le cas depuis la restriction de l’AME, possible après avoir prouvé l‘établissement en France depuis 3 mois). Cependant il existe des inégalités en matière de mise en œuvre de la loi, et des discriminations, c’est-à-dire des inégalités illégitimes. Si en effet, les effets de la discrimination sont à évaluer dans les conditions de la légalité, il est bien sûr très difficiles de prouver les discriminations illégitimes qui vont du propos raciste à l’indifférence ou au refus silencieux de soin.
[2]Voir les travaux de Battaglini et de Cognet
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