L’école des femmes de Mana
Claire Mestre*
A partir de notre expérience de soin transculturel mais aussi de notre perception de la vulnérabilité des femmes migrantes dans la période périnatale (voir article « L’association Mana a 10 ans »), nous avons construit un projet de prévention auprès des femmes dans un quartier défavorisé de Bordeaux : le quartier du Lac. Il a été nommé « L’école des femmes[1] ».
Le choix des femmes
Ceci est à entendre dans deux sens : nous sommes majoritairement des femmes dans Mana ; je parle donc de nos choix de femmes. Le deuxième sens est le choix des femmes du Lac. Il est bien sûr pas anodin que nos choix aient été orientés par nos propres vécus de femmes et de migrantes.
Je passerai rapidement sur le choix du Lac (les Aubiers et le Lauzun) qui a été un concours de circonstances en même temps qu’une évidence : le quartier du Lac est considéré comme globalement précaire, pluriethnique (22% de sa population est étrangère et il existerait environ 27 nationalités) et à l’époque de notre arrivée très fortement enclavé. De plus la demande de la mairie d’aborder des problématiques de santé touchant les femmes, la rencontre de femmes déjà investies dans le quartier, coïncidaient « pile poil » avec nos projets.
L’expérience de la maternité nous avait sensibilisés à la question de la vulnérabilité des femmes durant la période périnatale. La naissance d’un enfant confronte le plus souvent les femmes à la rencontre avec la société française, comme a pu le faire le travail avec les hommes migrants. Confrontation brutale comme on le verra, où l’institution elle-même peut être facteur de vulnérabilité.
Nous avions aussi l’intuition que les femmes, celles notamment qui restaient au foyer, avaient tout à gagner d’une association qui les aiderait dans leurs démarches auprès des institutions. Les femmes, quelques soient les continents et les cultures, sont le plus souvent assignées aux question du soin de leur famille. Elles étaient ainsi la voie de passage pour diffuser des messages de prévention vers leur famille.
Femmes, migrantes ou étrangères étaient les deux facteurs conjugués d’une vulnérabilité psychologique et sociale, ce que ne contredisent aucune des enquêtes dans ce domaine.
Ce choix est sous entendu également par celui des mères. Très souvent on a mis l’accent sur les problématiques des jeunes, sans évoquer celles des parents et encore moins des mères. Sans doute, pense-t-on de façon implicite, eux comme nous, que cette génération se sacrifiera pour celle qui vient après. Mais quand arrivent les problèmes, les crises, les révoltes comment peut-on appréhender les jeunes, sans parler de leurs parents, des efforts, des lacunes et des manques de leurs parents, mais aussi de leurs ressources et de leur culture, de leur histoire coloniale et post-coloniale ?
Les problématiques rencontrées
Fortes de notre projet de prévention sur la périnatalité : comment accueillir un enfant dans la migration ? (Mestre 2006), nous avons rencontré de plein fouet la question de la transmission aux enfants. Pour nombre de femmes migrantes, donner naissance en France, est certes bénéficier avec satisfaction des progrès de la technique et du confort des hôpitaux mais c’est aussi affronter des questions existentielles et culturelles douloureuses : comment faire sans le groupe des femmes, les commères du pays ? Comment s’occuper d’un bébé avec les techniques modernes sans renoncer à ses pratiques de soin, de protection, de nomination ?
En fait les questions de transmission accompagnent tout le parcours migratoire. Elles se heurtent le plus souvent aux questions de solitude, mais aussi à l’importance de l’immixtion de l’Etat dans nos conduites. En effet, dans beaucoup de cultures, l’enfant n’appartient pas aux seuls parents mais à une famille plus large. Et dans beaucoup de pays, l’Etat n’édicte pas les interdits et les obligations de l’éducation.
C’est pourquoi, on ne peut pas se contenter de penser que les familles sont démissionnaires dans l’éducation de leurs enfants. Elles sont le plus souvent dans une situation d’incompréhension avec les injonctions et les choix institutionnels. Je pense notamment à l’enthousiasme des femmes à entrer dans le collège Edouard Vaillant (collège du quartier) grâce à l’invitation de son directeur qui avait le désir de les rencontrer par le biais de Mana.
L’autre grand problème est bien sûr la question de la maladie, tout simplement de l’accident de vie, qui révèle d’un seul coup la fragilité des migrants, jetés dans un système, dans des pratiques qu’ils appréhendent mal, ou bien qui ne répondent pas à l’exigence du sens. L’anomie guette dans la mesure où les valeurs volent en éclat ou s’avèrent inopérantes. Les femmes ont souvent à faire face à des destructurations familiales quand les maris perdent leur travail.
Qu’avons-nous fait ensemble ? Et du coup appris ?
Les actions[2]
Le projet de Mana a d’emblée rencontrer deux attentes : celles des femmes et celles des institutions.
De côté des femmes, les relations ont été facilitées par un travail avec les adultes relais[3], qui connaissent bien le quartier et les femmes de leur « communauté ». Il a été possible grâce également à un travail de fourmi de rencontres des femmes sur leur lieu de vie, chez elles notamment.
Les institutions n’ont pas tardé à se manifester, les premières étant l’école : le collège et les écoles maternelles, mais aussi les professionnels, qui connaissant bien les problématiques, la sage femme et l’assistante sociale, pouvaient s’appuyer sur une notre structure associative. C’est pourquoi les projets qui ont été élaborés ont été les fruits de la demande des femmes et de la proposition des institutions concernant notamment les questions de l’alimentation et du bilinguisme. Les projets des petits déjeuners[4] permettent non seulement de confronter les habitudes alimentaires et les conseils diététiques mais de travailler sur le lien institution/parents/enfants. De la même façon, le projet du bilinguisme[5], comme le précédent est parti d’une demande institutionnelle.
Il est important de noter que la demande institutionnelle rencontre la créativité associative, et un savoir faire qui s’appuie sur des ressources culturelles et l’élan du vivre ensemble. Les femmes ont aussi des idées : grâce à leur proposition un lieu de gymnastique, avec des conseils diététiques a pu voir le jour. (Avec l’aide de l’association ADAPA).
Les accompagnements notamment à l’hôpital se sont avérés indispensables pour le suivi des grossesses ; ils ont rencontré l’adhésion immédiate des professionnels. D’autres médiations sont réalisées vers les institutions sanitaires et sociales.
Le monde des femmes
Forte de ses résultats qui ont indéniablement amélioré le quotidien des femmes, je proposerai quelques pistes de réflexion.
Il existe vraiment un monde des femmes… Tout d’abord par ce que les femmes rencontrées à Mana et particulièrement aux Aubiers subissent le déterminisme de la séparation géographique des sexes : les hommes ne vont pas là où il y a une réunion de femmes, et certaines affaires ne sont traitées que par des femmes. C’est pourquoi, la parole est très libre entre elles, voire très crue. Mais j’emprunte aussi par ces termes le titre d’un livre du grand sociologue Alain Touraine et avec eux quelques unes de ses idées. Je tiendrai comme entendu le fait que les questions de genre sous tendent tout ce que nous savons des femmes : oui, elles sont, nous sommes encore, dans un rapport où la domination des hommes demeure, qu’ils soient noirs ou blancs, étrangers ou français. Oui, notre rôle est défini par notre culture. Mais les femmes peuvent également être entendues dans leur singularité et leur subjectivité, et à ce titre elles sont actrices de leur histoire. Les signes de la construction de leur être femme se distinguent aussi dans les actions de Mana.
D’abord la prise de parole. Même médiatisée par un tiers, les femmes ont une parole, un engagement, des luttes. Le résultat inattendu de l’accompagnement dans les écoles a été la demande claire d’avoir des cours d’alphabétisation. Loin de se complaire dans une dépendance, elles comprennent par cette demande l’avantage inouï de pouvoir dialoguer avec les représentants des institutions, sur l’avenir de leurs enfants, sur leur santé. Belle leçon pour ceux qui dédaignent les médiations[6] sous prétexte qu’elles évitent les relations entre les professionnels et les familles
Ensuite le désir d’une modernité dans l’affirmation de soi. Le fait d’avoir demandé un lieu pour faire de la gymnastique et aller à la piscine les sort d’un a priori où l’on pourrait les cantonner : elles aspirent aussi à prendre soin d’elles, à se sentir bien dans leur peau, à avoir une silhouette svelte. Et quand vient cette reconquête de soi, par l’appropriation d’un corps où l’on se sent bien, elles ont envie de sortir du quartier et de gagner leur vie.
Cette modernité par la quête de l’autonomie, se construit à distance des diktats de notre propre société. Avec l’exigence du respect de la religion, musulmane notamment, et avec le respect des normes du groupe, je pense notamment à l’exigence de la virginité pour les filles et les alliances préférentielles pour certain groupe, les populations turques notamment.
Alors, bien sûr, cela conduit à des ambivalences qu’il faut prendre soin de respecter ou bien de ne pas trop vite déconstruire. Cela conduit aussi à habiter la modernité de façon angoissée : la solitude des mères, n’est pas seulement celles des migrantes, mais de toutes les femmes, à qui la société exige de prouver immédiatement leur capacité à être des mères « suffisamment bonnes » (Mestre 2004).
Le monde des femmes n’est donc pas un monde de victimes.
Les paradoxes de notre société
Les femmes migrantes que nous connaissons vivent plus que tout autre dans le paradoxe de devoir respecter les obligations de notre République, sans qu’on leur en donne les moyens, l’insuffisance des cours de français en est un exemple flagrant, l’insuffisance et l’inadéquation des gardes pour les enfants, pour celles qui veulent travailler en est un deuxième tout aussi flagrant[7]. Notre société fait aussi fi de leurs propres désirs de transmettre, par exemple par la non valorisation du bilinguisme, ou la marginalisation de certaines pratiques (le co-sleeping peut être fustigé), mais on peut dire que les esprits peuvent évoluer et des voix respectées d’écrivains mais aussi des professionnels modestes reconnaissent l’enrichissement indéniable que représente le fait d’avoir deux langues. L’écrasement de certaines valeurs au nom d’un universalisme appliqué sans nuance peut également s’appréhender dans la stigmatisation des pratiques religieuses musulmanes.
Etre femme c’est aussi subir le poids des inégalités d’une société qui peine encore à offrir la parité à ses citoyennes et qui tombe aussi dans le piège de stigmatiser les hommes et la religion en faisant des femmes uniquement des victimes.
La créativité et le risque de rupture
Nous pouvons être heureusement surpris pas la capacité des femmes à créer. C’est l’enjeu d’une modernité qui accueille chacun et participe à l’égalité de tous, dans une universalité qui n’abrase pas la relativité. Relativité, c’est mettre en relation, des manières d’être, être française et musulmane, des manières de faire, manger équilibré et apprendre les menus traditionnels à ses enfants…, des manières de penser.
Et comme nous l’avons vu cela implique les femmes et les institutions.
Cette créativité s’oriente du côté du métissage. Il se construit dans la rencontre. Le métissage commence lorsque le devenir vers lequel on va, l’emporte sur l’origine d’où l’on vient (François Laplantine[8]). Il ne peut être conciliable avec l’idée d’une identité définie propre au communautarisme ou à l’intégrisme. Ce n’est pas une idée lénifiante, car généralement il s’accompagne de conflits et de renoncement, dans tous les cas de tension. Nous avons connu des conflits, où se profile toujours la peur de la disqualification, et le risque de s’abriter dans son quant-à-soi ou d’utiliser les arguments de la différence d’appartenance. Le risque de rupture existe bien cependant.
A ce propos je voudrais illustrer ce risque de rupture par deux exemples :
Le premier exemple concerne Azouz Begag, sociologue et écrivain : il a proposé dans un rapport
Deuxième exemple : un certain féminisme qui a défendu, au nom du droit des femmes, une vision univoque du voile, symbole de l’oppression des femmes, et à travers elle une idée qui s’est imposée : les femmes des banlieues sont à part, elles sont victimes du sexisme de leurs hommes. Ceci sous entend qu’elles sont plus victimes que les victimes femmes, ce qui a pour vertu de stigmatiser ces mêmes hommes. Le message adressé aux femmes migrantes devient alors une injonction à se dresser contre les hommes qui partagent leur vie et à s’extraire des quartiers de périphérie et les famille où elles vivent. C’est pourquoi ces messages notamment issus du mouvement « Ni pute, ni soumise » sont si mal acceptés par les femmes des « quartiers périphériques ».
Dans les deux cas, la banlieue et ses habitants sont conçus comme des lieux dont il faut à tout prix s’extraire pour s’acheminer vers un centre, ou bien s’élever vers un idéal, tout deux très abstraits, mais porteur de valeur républicaine.
Or dans la pathologie transculturelle, nous, cliniciens savons combien ce passage est hautement vulnérabilisant, et le soin nous apprend qu’un passage assuré et non dévalorisant par le « nous » rend ce « je » possible. De même que la maîtrise d’une première langue celle des parents assure une bonne maîtrise de la langue d’accueil. Car si le nous est source d’immobilisme il est aussi source de richesses. Il s’agit donc bien de la question du passage du nous au je, pour les migrants de « première » comme de « deuxième génération », c‘est un enjeu transgénérationnel. Et si Azouz Begag préconise une culture de la rupture, nous pourrions y opposer une culture du lien, celle qui permettrait aux parents de s’approprier une culture d’accueil sans renier la leur, ce qui leur permettrait de permettre le passage de leurs enfants sans disqualification de ce qu’ils sont.
Ces deux exemples contre disent également les affirmations que dans les banlieues peuvent se vivre des expériences constructrices où la religion musulmane et le respect familial ne sont pas synonyme d’arriération ; que l’accès à la citoyenneté ne passe pas obligatoirement par un rejet des parents et un arrachement à son quartier.
En conclusion
L’expérience « L’école des femmes » des Aubiers me conduit à valoriser les expériences très locales comme la notre qui engagent des volontés citoyennes, associatives et professionnelles. Ce sont des creusets où s’expérimentent des pratiques qui mettent à l’honneur les histoires individuelles et collectives, et donc la mémoire, les pratiques culturelles, qui signifient aussi le rapport à soi et aux autres, la quête d’une modernité dans l’affirmation de la différence et le respect de la citoyenneté. Elles permettent aussi de mettre à l’œuvre sans arrêt une tension qui peut amener une rupture entre la périphérie et le centre, entre une pensée républicaine dominante et excluante et des pratiques créatives de « vivre ensemble ». C’est pourquoi notre expérience, inscrite dans un devenir sans finalité, est une expérience extraordinaire mais également très fragile : fragile par les personnes qui l’animent, fragile par les injonctions maladroites de nos dominants, même ex dominés, fragile aussi dans sa dépendance financière, et donc d’une politique de la ville toujours menacée par sa vision de l’autre.
Mestre C. Mettre au monde loin de sa mère, L’Autre, Cliniques, cultures et sociétés, 2004, Vol.5, n°3, pp 451-454.
Mestre C. Grossesse et naissance en migration, la solitude des femmes, Champs, Constantine, Algérie, Vol.2, 2006 : 21-29.
Mestre C. Le métissage est une éthique. Entretien avec François Laplantine. L’autre, cliniques, cultures et sociétés ; 2007, 8 (2) : 175-96.
Moro MR, Neuman D., Réal I. Maternités en exil. Mettre les bébés au monde et les faire grandir en situation transculturelle. Grenoble :
Begag A., « La république à ciel ouvert », Rapport pour Monsieur le ministre de l’intérieur, de la sécurité et des libertés locales, novembre 2004.
Touraine A. Le monde des femmes. Paris : Fayard ; 2006.
* Présidente de Mana, psychiatre et anthropologue
[1] Valentine Loukombo Senga, sociologue en a été la cheville ouvrière.
[2] Toutes les actions sont détaillées sur le site de Mana
[3] Latifa Raafi, de langue arabe et Méral Un de langue turque
[4] Il s’agit de partager à l’école maternelle un petit déjeuner avec les élèves, leurs parents et une diététicienne. L’équipe de Mana intervient comme médiateur.
[5] Une conteuse Chantal Constant partage avec des mères migrantes et leurs enfants en bas âge la lecture de contes pour enfants. Elle a établi un lien avec l’école maternelle (où elle conte également) et la bibliothèque.
[6] C’est le cas de François Dubet, sociologue, qui prône la mobilisation des familles.
[7] A ce propos on sait que les femmes qui travaillent ont moins de risques dans la période périnatale : avoir un travail protège donc de la vulnérabilité
[8] Mestre C. (2007) a fait un entretien avec François Laplantine, anthropologue, sur la question du métissage.
[9] Dans son rapport au ministre de l’Intérieur, de la sécurité et des libertés locales (
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